Funérailles: un rite nécessaire


Pour faire face à la situation épidémique du covid-19, le gouvernement a imposé des règles rigoureuses en matière de funérailles en privilégiant l’hygiène et la sécurité au détriment de la dignité et l’humanité. Ce choix doit faire débat. Pourquoi ?

Tout d’abord parce qu’il implique bien souvent de vieillir et surtout mourir dans l’isolement. La personne âgée n’est pas qu’un corps qu’il faut absolument préserver. La vie doit avoir du sens pour elle et cela passe par des liens répétés avec les plus proches, de la tendresse, de l’affection qui manifeste l’attachement des siens. Le confinement en Ephad paraît souvent oublier que la personne âgée est avant tout un corps habité d’une âme et d’un esprit. On évoque depuis quelques semaines un symptôme de « glissement » des résidents de maison de retraite qui se laissent mourir car l’absence de relations et l’éloignement des familles engendrent une existence dénuée de valeur et de sens. N’est-il pas préférable de mourir, prématurément peut-être, entouré de ceux que l’on aime plutôt que mourir confiné et abandonné ?

Pour les proches du mort les répercussions sont doubles : le niveau collectif et le niveau individuel.

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Tout d’abord des obsèques ou funérailles sont comme le devoir d’honorer la valeur et la dignité du disparu, de même que l’importance qu’il a eu dans notre vie.

On peut considérer que la mort retranche quelqu’un du monde des vivants et crée un vide dans l’ensemble des relations qu’il entretenait, dans sa famille en tout premier lieu. C’est la raison pour lesquelles les funérailles sont un rite collectif essentiel : elles sont faites pour que les vivants puissent se retrouver, faire mémoire, témoigner, se prouver qu’ils sont bien présents et que la vie se poursuit, que toutes les relations ne sont pas mortes, que d’autres peuvent se créer. Les funérailles sont un rite autant en direction des vivants que pour honorer le mort.

Par ailleurs chacun est intimement interpellé par le décès d’une personne, surtout si elle a été fortement aimée. Il est caractéristique qu’aux obsèques on cherche à évoquer les beautés, les grandeurs, les réalisations du mort. Car pour que la vie ait un sens il faut qu’elle ait été féconde. Quoi de plus triste que la mort dans la rue que quelqu’un qui est sans domicile, isolé, sans fruit apparent ? Immanquablement ce décès me renvoie alors au sens de ma vie aujourd’hui. Quelle est sa valeur à cet instant ? Dois-je faire des choix nouveaux ? Est-ce que je tiens les promesses qu’elle contenait à ses débuts ? Ces questions fondamentales supposent d’oser un regard nouveau sur mon existence présente.

Afin de favoriser le cheminement intérieur, chacun a besoin de la chaleur et de la force des membres du groupe. Ce soutien n’est pas intellectuel mais fraternel, concret et charnel : des personnes qui se prennent par l’épaule, s’embrassent, se tiennent par la main, se murmurent des confidences, pleurent ensemble, se soutiennent physiquement… Il est clair que les mesures édictées rendent tout cela impossible. 

Or faire son deuil ou pouvoir assister à des funérailles ce n’est pas simplement arriver à oublier la personne aimée. Il ne suffit pas de « laisser passer le temps » et alors les « plaies » de la séparation cicatriseront. Il n’est pas simplement question de conserver une photo de la personne accrochée au mur ou quelques pieux souvenirs. Car justement toute séparation ne nous laisse pas intact, elle exige une réorganisation psychique, c’est-à-dire une transformation de soi. Quand une mère ou un grand-père meurt nous avons à lui faire une place dans nos souvenirs, savoir ce qu’elle ou il nous a apporté, donner un sens à la relation que nous avons entretenue avec eux, savoir comment elle ou il va nous permettre de vivre aujourd’hui alors que elle ou il est devenu absent. 

Nous devons inventer de nouvelles manières d’organiser les visites en maison de retraite et les funérailles qui tiennent compte de la propagation de l’épidémie. C’est juste. Dans l’urgence on crée des procédures les plus strictes. Mais n’est-ce pas aussi parce que nous avons une culture du risque zéro ? On peut parfaitement imaginer que le risque soit pris individuellement par la personne. On sait que 90% des morts sont des personnes de plus de 65 ans, les autres tranches d’âge étant porteuses du virus sans ou avec peu de symptômes. Il y a donc un risque statistique faible pour elles d’aller voir leurs parents en Ehpad. Comme le formulait la directrice du théatre de la Criée à Marseille à propos de la reprise des spectacles : il ne faut pas succomber à la « tyrannie de l’hygiène ».

L’homme est fondamentalement un homme pour la mort. C’est la mort qui nous invite à donner un sens à notre vie. C’est la raison pour laquelle certaines personnes peuvent avoir besoin d’un accompagnement plus individuel après le décès d’un être cher. Il est fondamental de mettre des mots sur nos ressentis, nos vécus, nos joies ou nos peurs. Il y a des étapes du deuil et il faut pouvoir les passer. Sinon le risque est de tomber dans des formes de dépression et d’enfermement sur soi. La mort de l’autre, c’est au contraire notre vie qui nous attend.

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La valeur fondamentale de l’être humain se révèle dans sa mort. 

C’est à ce moment là que l’on comprend qu’il est un être de conscience, un être spirituel.