Ecrire dans le confinement


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L’épidémie qui nous confine me paraît être une chance de lire des ouvrages qui nourrissent notre âme mais aussi de s’autoriser à écrire sur notre âme.

Si lire c’est le moyen de nous confronter avec une pensée de l’autre, de la différence, écrire à sans doute encore plus d’importance. Ecrire c’est entrer dans un dialogue, non plus avec un frère humain écrivain, mais de soi avec soi. Toute la difficulté pour les français que nous sommes est de réduire au silence en nous l’esprit scolaire. La France trop longtemps n’a juré que par sa langue et sa littérature. Dans ma famille on aimait affirmer que c’étaient la plus belle langue du monde ! L’école magnifiait les exploits et les beautés des auteurs littéraires, Flaubert ou Proust, et dévalorisait souvent nos écrits sous une avalanche de notations en rouge sur les copies que nous avions rédigées. Très généralement les personnes que j’interpelle sur ce sujet déprécient systématiquement leurs capacités à écrire.

Or écrire n’a pas pour but de faire une œuvre littéraire en « bon français » mais d’exprimer et de donner une valeur à sa pensée. Dans mon cabinet de psychanalyse j’encourage toujours vivement les consultants à acheter un joli cahier, de lui donner un caractère personnel, afin d’y tenir par l’écriture leurs pensées. La question n’est pas de faire quelque chose d’intelligent ou de beau (au sens que l’école donne à ces mots) mais d’exprimer au plus serré, au plus direct, au plus spontané sa pensée du moment. Ce n’est pas pour les autres, pour être bien reçu, pour être publié, mais c’est POUR SOI. C’est là toute la différence. Aucun jugement n’est à faire car là à nouveau c’est l’école qui parle.

Si on se laisse porter par l’écriture, par la spontanéité des mots et des phrases qui jaillissent, alors immanquablement on touche l’intime de soi. Les mots, sous la main, sous le stylo, les mots écrits permettent de creuser quelque chose en soi, alors que les mots parlés effleurent plutôt ces réalités intérieures. L’un et l’autre se complètent bien entendu. Sinon la psychanalyse n’aurait pas la capacité de mettre le patient en mouvement. C’est la force de l’écriture de permettre de poser, puis d’approfondir petit à petit ce qui constitue notre profondeur, ce qui nous rend unique, en dégageant en nous un socle profond, méconnu, inaliénable mais que l’on peut identifier comme son être. « Etre et penser sont la même chose » disait au Vème siècle avant J.C. le philosophe Parménide.

Nous avons une seconde difficulté pour accepter l’écriture : nous vivons dans une société complètement utilitariste et pragmatique. C’est une société qui croit que ce qui importe avant toute chose c’est l’efficacité de nos actions, ces actions devant permettre d’augmenter le bonheur et le plaisir du plus grand nombre. Dans une telle situation la parole et la pensée sont conçues comme d’abord utilitaires : elles ont pour fonction d’orienter nos actions, d’informer et de communiquer, de persuader ses interlocuteurs pour atteindre des objectifs communs ou individuels. Si vous demandez un conseil d’outillage à un vendeur de supermarché ou si vous parlez à votre thérapeute d’un sentiment douloureux ressenti à l’évocation d’un souvenir dans votre famille ce n’est pas pareil. La seconde situation réveille une composante profonde de qui vous êtes, révèle une part de vous. Cette question existait déjà dans la philosophie grecque : elle séparait Socrate qui pensait que la parole permettait d’accéder à la vérité et les sophistes qui enseignaient la rhétorique dans le but de persuader un auditoire. Avec les sophistes nous sommes dans une situation purement pragmatique. Bien entendu les deux aspects co-existent ; le langage permet de dire « passe-moi le sel, s’il te plait », tout comme « l’intensité des couleurs de ce tableau me fait toucher en moi une forme d’émotion et de beauté nouvelle. »  

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 La vrai contrainte en cette période de confinement c’est la nécessité de s’isoler pour écrire. Et là nous ne sommes pas tous à la même enseigne : une maison à la campagne, même en famille, ne veut pas dire les mêmes conditions qu’un 30m2 en couple (avec un bébé en plus?). Mais ce n’est que partie remise : le confinement n’aura qu’un temps et vous pourrez tenter l’écriture, cette véritable aventure de l’être.

Ecrire peut être un plaisir intense dans la mesure où elle nous aide à nous réveler à nous-mêmes.