Beauté et pauvreté de la vieillesse


L’épidémie de Covid 19 a remis en avant la situation dans les Ephad et les maisons de retraite. Le confinement y a créé des situations de réclusion très douloureuses et des décès dans le presque abandon. Cet état de fait a des répercussions tout à la fois sur les résidents, les familles et les personnels.

Ce que cet épisode interroge c’est l’insistance exclusive de notre société sur les conditions matérielles, sanitaires et médicales de la survie dans les résidences de personnes âgées. Certes d’énormes progrès ont été faits depuis les années 60 pour relever les conditions de vie  et de mort à l’hopital et dans les hospices. Nous en arrivons cependant à oublier l’essentiel : il y a une dimension spirituelle à toute vie.

Quand la personne arrive à cette période où le corps lentement se défait et que les facultés autrefois si vives s’amenuisent, chacun sait qu’elle a traversé des âges variés, aux valeurs et buts différents, aux expériences multiples, aux rencontres nombreuses, aux créations renouvellées. De tout cela émerge une qualité d’être, parfois cachée, qui est absolument unique et non reproductible. C.G.Jung, le grand psychologue zurichois, comparait le déroulement d’une existence à une révolution apparente du soleil dans le ciel : apparaissant à l’est le matin, il emplit l’espace de sa luminosité et jette son éclat maximum au zénith, puis la lumière décroit, lentement d’abord, plus rapidement ensuite jusqu’au crépuscule où, après le disque, le rayonnement disparaît. L’humain semble ainsi programmé pour vivre 80 ans, 40 ans étant le zénith de sa vie. Il doit traverser des âges très différents 

Vers 20 ans il quitte le foyer familial et se lance dans la vie avec un esprit de conquête, assurant sa réussite et celle de l’espèce, apportant sa contribution et sa créativité à la société de son époque. Le collectif, famille ou groupes, domine souvent. Puis à partir de 40-50 ans traditionnellement, plus tard  dans nos sociétés modernes, des formes de rétrécissement de l’existence s’imposent. Certaines facultés physiques ou intellectuelles diminuent. La rapidité et la mobilité ne sont plus les mêmes. La fatigue s’installera plus vite etc. Surtout le sens et le but de la vie se modifient radicalement : ce n’est plus le monde qui est à conquérir mais soi-même en enrichissant son être intérieur que Jung appelle le Soi. L’individuel devraient s’imposer dans cette partie de vie.

Ce modèle est frustre mais évocateur : si une partie de nos facultés se dégradent dans la deuxième partie de l’existence, néanmoins une vie bien vécue, où le cœur de ce que nous sommes et que l’on appelle l’être a été cultivé, permet à la personne d’âge avancé de rayonner. Quelque chose en elle fleurit et donne du fruit. La personne donne à voir la beauté d’une vie accomplie. J’en ai rencontré.

Dans les maisons de retraite on observe rarement cela. Ce ne sont pas les personnels de ces établissements qui sont en cause, ni dans bien des cas le fonctionnement de ces maisons qui manquent de moyens, humains tout spécialement. C’est le regard et les valeurs que la société porte sur l’Homme qui sont à interroger : il y a en nous une dimension d’être qui tient du spirituel, d’un suprapersonnel en nous, et cela est souvent nié. C’est ce qui nous rend unique. Nous ne sommes pas un simple corps à maintenir en bonne santé, souvent coûte que coûte. Car alors c’est juste une question de moyens financiers, de revenus et d’impôts à gérer, de politiques publiques. 

En effet, si nous nous désolons de la situation faites aux plus âgés, ils ne nous renvoient qu’une image de ce que nous sommes individuellement et collectivement : des vies orientées trop exclusivement vers la production et la consommation, l’avoir plutôt que l’être. La question est ainsi : nous préoccupons-nous, pour nous mêmes, de notre vie intérieure, de ses qualités et valeurs, de sa beauté ? Si nous le faisions, nos parents ou grands-parents seraient respectés autrement : des êtres uniques qui nous ont transmis quelque chose d’unique.

Pour ma part je crois que ma pratique de psychanalyste consiste à accompagner chacun, à tous les âges, à accomplir sa vie en l’approfondissant et lui donnant la beauté première qu’elle recèle.